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L’Afrique, quid des alternances forcées ou apaisées ? (Par le politologue Kabinet Fofana)

GUINÉE  /  28 May 2019

Une mise en perspective des alternances politiques en Afrique à une année de la fin des deux premières décennies de l’année 2000, s’impose nécessairement.

Au moment de l’écriture de cette note, les Congolais n’avaient encore pas un président du nom d’Etienne Tshisekedi. Devrais-je plutôt dire que Kabila n’avait pas décidé de quitter le pouvoir. Tout comme Dos Santos, Bouteflika et El-Béchir n’avaient point été contraints à la sortie.

La problématique de l’alternance intéressant aussi bien la presse, la société civile, la sphère intellectuelle, les acteurs politiques que les partenaires techniques et financiers, au fur des élections tenues sur le continent, la question mobilise et intéresse les citoyens.

Des présidentielles malienne, gambienne léonaise, libérienne aux élections du Zimbabwe et du Congo qui ont aussi connu une alternance. Quoiqu’on puisse relativiser les deux derniers cas, néanmoins passons-en ! Et en tenons-nous au fait qu’ils aient tout de même réussi le pari de l’alternance.

Une cartographie de ces alternances survenues depuis 2000, place l’Afrique de l’ouest au nombre des pays ayant porté au pouvoir de nouveaux présidents alors qu’un pays comme le Cameroun garde encore à la peau le dinosaure Paul Biya.

La tenue d’élections plus ou moins mauvaises, l’implication politique de la société civile et de la diaspora africaine ont diversement concouru à l’avènement d’une alternance dans nos pays.

Ces chefs d’Etat sont d’anciens opposants qui ont vaincu un président sortant ou son successeur désigné. Ils sont tous de ce fait, des politiciens arrivés au pouvoir au gré d’élections libres et transparentes.L’Afrique noire ne comptant quasiment plus de pays qui n’admettent le multipartisme. Ils organisent à peu près tous des élections. Du moins formellement compétitives.

L’avènement de nouveaux présidents à la suite d’élections plus ou moins transparentes

Depuis 2010, par exemple tous les pays d’Afrique de l’ouest ont organisé des élections présidentielles. Si certaines se sont passées sans crises majeures, d’autres ont par contre débouché sur des violences postélectorales. Cette double catégorisation des élections africaines est fondamentalement liée au fait que pour certains pays, la tenue d’élections démocratiques est ancrée dans les habitudes institutionnelles – ce postulat restant relatif en Afrique de l’ouest à l’aune d’un pays à un autre. Alors que d’autres n’ont que récemment connu d’élections libres. Ces derniers sont des pays qui ont organisé des scrutins qui donnaient toujours gagnant le président sortant. C’est l’exemple du Burkina Faso, du Congo, de la Guinée et de la Gambie. A l’opposé, le Sénégal, le Ghana, la Sierra Leone ou le Bénin connaissent des alternances apaisées. Même si des opposants sont arrivés au pouvoir dans des contextes politiques spécifiques et ayant des trajectoires historiques différentes – la Sierra Leone a connu des guerres civiles, le Ghana, le Mali et le Bénin ont vécu au moins un coup d’Etat, cependant d’une manière générale, la culture des élections, de l’alternance semble prendre racine dans ces pays. Formellement, les élections organisées entre l’année 2000 à ce jour ayant provoqué l’arrivée d’opposants aux affaires, ont été dans une large mesure des élections moins mauvaises.

Une implication militante de la société civile et de la diaspora africaine dans le processus politique

Nous avons vu de quel apport ont été les Algériens de France dans la mobilisation citoyenne contre Bouteflika. La diaspora africaine est en grande partie très au taquet des actualités de leurs différents pays. Ils sont plusieurs exilés politiques par exemple en France à très souvent tenir des actions de protestations contre le pouvoir en place dans leurs pays. Nonobstant ceux qui ont élu plusieurs présidents, pour lesquels pays organiser régulièrement de crédibles élections est un principe, les régimes autoritaires anciens d’Afrique semblent être gagnés par les exigences impérieuses d’une jeune génération d’africains qui rêvent d’une Afrique prospère débarrassée de ringards politiciens. Ils ont moins de 30 ans en moyenne. Ils entendent désormais prendre part à l’édification de leurs pays. Yahya Jammeh a ainsi eu maille à partir avec l’organisation sous-régionale ouest africaine qui l’eut contraint à accepter les résultats des urnes. En Côte d’ivoire, l’intervention de la France a été décisive pour faire respecter par Laurent Gbagbo les résultats des élections ivoiriennes de 2010.

Dans les capitales africaines, de plus en plus d’actions citoyennes ont aussi permis de chasser des dictateurs, inspirées du modèle « Y’en a marre ». Des mobilisations déterminées par un difficile contexte économique. Au Burkina, le « Balais citoyen » a permis la mobilisation populaire et a servi de veille à la transition. Au Sénégal, le collectif « Y’en a marre » a été décisif lors des élections de 2012 qui ont conduit Macky Sall au pouvoir contre Abdoulaye Wade. Au Mali, l’implication de la société civile a aussi été essentielle à la tenue de la présidentielle de 2013. Même si son engagement aux cotés de l’opposant Soumaila Cissé n’a pas empêché la réélection du sortant IBK. Ces actions de mobilisations citoyennes portées par des organisations non conventionnelles vont connaitre un intérêt sur le continent. Les jeunes étudiants Algériens qui ont battu le pavé à coups de réseaux sociaux à Alger, « Togo Débout » ou les « Forces sociales de Guinée » mues en front national pour la défense de la constitution en Guinée sont ces initiatives citoyennes qui vont modifier la nature du combat pour une « alternance forcée » en Afrique. Ces futures alternances d’un autre point de vue, seront aussi rendues possibles grâce au rôle que joueront les radios privées et les médias sociaux, en l’occurrence Facebook. Comme dans la plupart de pays où il y a eu une alternance – les radios et télévisions privées vont parallèlement à l’organe de gestion électorale, procéder à une observation domestique du scrutin. Appuyée par des organisations de la société la civile, la « Synergie des Radios et Télévisions Libres de Guinée », un consortium de médias privés guinéens, a par exemple observé la présidentielle de 2010.

Même si les partis d’opposition récemment arrivés au pouvoir ont bénéficié d’une meilleure légitimité, ils restent tout de même en majorité foncièrement caractérisés par des relents communautaires. Ce qui rend difficile l’appropriation nationale de l’engagement militant et conséquemment l’action politique s’apparente à la « politique du ventre ». De même, les alternances survenues dans des pays comme la Guinée, la Gambie ou le Burkina, ont résulté de l’enlisement de régimes restés longtemps et dénote de la tension entre l’aspiration démocratique des peuples et la volonté de perpétuité de ces pouvoirs. La pérennisation de cette dynamique dépend aussi bien de la capacité des partis d’opposition à se proposer en véritable alternative – ce qui suppose une efficiente offre politique assortie d’une approche programmatique de mise en œuvre de ces politiques publiques. Que dire des conditions d’organisations des élections que nous espérons idoines et crédibles. Le taux de participation en dépend. En guise d’exemple, la participation a été importante dans la première élection des présidents Alpha Condé, Alassane Ouattara en 2010, l’élection en 2012 de Macky Sall. Au Mali, la participation en 2013 avoisinant les 49%, a de façon drastique chuté à la dernière présidentielle. Toutefois, autant on assiste à un rééquilibrage des forces en faveur des partis d’opposition, de plus en plus considérablement représentés au sein des parlements, autant il ne faudrait minimiser l’éventualité que la majorité présidentielle dans certains pays continue à dominer l’espace politique. Tous les présidents ont été réélus. La volonté exprimée des présidents Mamadou Issoufou et Mohamed Ould Abdel Aziz de ne pas modifier la constitution en faveur d’un mandat de trop dont on espère l’exemple inspirerait tous ceux qui sont en fin de mandat constitutionnel, permettra d’accroitre le nombre des alternances apaisées en Afrique. Enfin, on espère que cela va précipiter un renouvellement des classes politiques.

Par le politologue Kabinet Fofana