conakrytime

Brésil-Chine: sous Bolsonaro, un mariage de raison

AFRIQUE & MONDE  /  26 Oct 2019

Le président chinois Xi Jinping a reçu ce vendredi 25 octobre à Pékin son homologue brésilien Jair Bolsonaro, pour sa première visite en Chine. Où en sont les relations entre les deux pays des BRICS en pleine guerre commerciale sino-américaine ?

Beaucoup de grands mots dans la bouche de Xi Jinping. « La politique de la Chine qui est de développer les relations avec le Brésil à des hauteurs stratégiques et des horizons de long terme reste inchangée, a assuré le numéro un chinois en serrant la main du chef de l’État brésilien dans le Grand Hall du Peuple à Pékin ce vendredi à Pékin. La coopération mutuellement bénéfique entre les deux pays connaîtra un avenir meilleur. »

La déclaration du président chinois est toute de circonstance. Son pays cherche à amortir l’impact de la guerre commerciale avec Washington. Même si la phase 1 d’un accord commercial pourrait être signé – cela fait beaucoup de si – à la mi-novembre entre Xi et Donald Trump, les surtaxes américaines prévues pour s’appliquer en décembre ne sont pas encore annulées. Il est toujours bon de trouver des voies de contournement. Le Brésil en est une.

« La Chine souhaite importer davantage de produits à haute valeur ajoutée en provenance du Brésil, qui répondent aux besoins du marché chinois », a ajouté Xi Jinping, cité par la télévision étatique CCTV. Selon le communiqué conjoint aux deux présidents, le Brésil et la Chine espèrent « promouvoir une croissance bilatérale diversifiée des exportations agricoles » à travers des accords entre les douanes et les autorités en charge de l’agriculture dans les deux pays.

Le « China bashing » de Bolsonaro sous silence

Ces échanges de bonnes intentions peuvent faire sourire quand on connaît le passif de Jair Bolsonaro sur la Chine. Durant la campagne présidentielle, le candidat d’extrême droite avait adopté un refrain aux accents « trumpiens » assumés pour critiquer l’achat de terre ou la prise de participation par la Chine dans les industries majeures au Brésil : « Les Chinois ne viennent pas acheter au Brésil, répétait le futur président à longueur de meetings électoraux. Ils sont en train d’acheter le Brésil ! »

Aujourd’hui, Jair Bolsonaro ne parle plus comme ça. Exportations ou importations, la Chine est déjà le principal partenaire commercial de son pays, selon les chiffres du ministère brésilien du Commerce. Le volume des échanges bilatéraux représentait quelque 100 milliards de dollars en 2018 et l’investissement de la Chine au Brésil est estimé à 60 milliards de dollars.

En pleine guerre commerciale avec les États-Unis, les importations de produits agricoles américains en Chine ont, eux, chuté de 19,5 milliards de dollars en 2017 à tout juste 9 milliards en 2018. Ce qui a créé un déficit de produits-clés comme le soja. Le Brésil en a profité : il représente désormais la plus grande source d’importation de soja pour la Chine, d’après Trase, cabinet spécialisé dans les données agricoles.

Le Brésil, toujours bénéficiaire de la guerre commerciale sino-américaine ?

Pourtant « cette tendance est en train de changer, souligne Jean-Raphaël Chaponnière, économiste et chercheur à Asie21 (Futuribles). Primo, le 11 septembre dernier, Pékin a décidé de lever ses taxes sur certaines importations américaines, dont le soja. Secundo, La fièvre porcine qui sévit en Chine a décimé son cheptel de 30 à 40 %, diminuant sensiblement les besoins en soja. Le Brésil va se trouver de nouveau en concurrence dans un marché qui se rétrécira dans les deux ans à venir. »

Autre enjeu de la guerre commerciale pour le Brésil, la bataille technologique, en particulier sur la 5G. Admirateur de Trump, Bolsonaro n’a cependant pas les mains libres. Car une alliance avec l'Amérique irait à l’encontre de ce que souhaitent les milieux d’affaires et l’armée, qui ont porté au pouvoir le président brésilien.

Pourquoi ? « Parce qu’elle obligerait à bannir Huawei, le très controversé géant chinois du numérique », explique Jean-Raphaël Chaponnière. Ce serait même un levier utilisé par Washington pour soutenir la candidature du Brésil à l’OCDE. Les élites économiques et militaires brésiliennes « ne veulent pas attendre pour disposer de la 5G, poursuit l’économiste. Huawei dispose déjà d’un centre de recherche à São Paulo. L’ancienne présidente Dilma Roussef a été espionnée par la NASA, donc quand on leur dit que Huawei représente une menace, ils sourient ! »

Messages contradictoires

Problème : s'il a abandonné la rhétorique anti-chinoise, le gouvernement brésilien multiplie les déclarations contradictoires qui gênent ses représentants en Chine et perturbent le commerce et l’investissement. Les entreprises chinoises seront-elles autorisées à répondre aux appels d’offres sur la 5G ? Huawei ne sera pas exclu, a d’abord déclaré le vice-président Hamilton Mourão, un ancien général favorable au pragmatisme avec Pékin. Au même moment, le ministre des Affaires étrangères Ernesto Araujo, très anti-chinois, affirmait que l’affaire était toujours en cours d’examen.

Selon certains observateurs, il semblerait que les militaires gagnent en influence dans l’administration Bolsonaro. En février dernier, le président a nommé Mourão à la tête d’une commission chargée de superviser les relations avec la Chine.

Les tensions entre Pékin et Washington ont par ailleurs monté d’un cran sur l’Amérique latine. En cause, la décision de la Chine d’inclure la région dans les « Nouvelles routes de la soie », le projet planétaire d’investissement dans les infrastructures relancé par Xi Jinping en 2013. Sur les 33 États latino-américains, 19 ont rejoint l’initiative chinoise, en majorité des petits pays d’Amérique centrale et des Caraïbes. Le gouvernement brésilien, lui, s’est montré prudent, jusqu’à présent.

Avec RFI