conakrytime

Boeing 737 abattu: la révolte des artistes iraniens contre le mensonge d'État

AFRIQUE & MONDE  /  20 Jan 2020

En signe de deuil, en hommage aux victimes du crash de l’avion Ukraine Airlines et surtout pour dénoncer le mensonge des autorités, de nombreux artistes, acteurs, photographes, graphistes ont annoncé se retirer du festival de Fajr, célébré chaque année à Téhéran à l’occasion de l’anniversaire de la révolution iranienne. Un boycott symbolique pour manifester leur colère.

Depuis que le régime iranien a finalement avoué, samedi 11 janvier, être responsable du crash de l’avion de la compagnie Ukraine Airlines, qui a fait 176 victimes, de nombreux artistes se sont joints aux Iraniens en colère pour dénoncer les mensonges de l’État.

Lundi 13 janvier, la célèbre réalisatrice iranienne Rakhshan Bani-Etemad a été arrêtée quelques heures pour avoir appelé la population à se rassembler en mémoire des victimes du crash de l’avion. Suite à cet appel, Mohammad Sadegh Koushki, professeur à l’université de Téhéran, a implicitement traité la réalisatrice de prostituée, lors d’une émission diffusée sur la chaîne publique Ofogh. La Maison du cinéma, organisation syndicale du cinéma iranien, a dans la foulée publié une déclaration appelant au boycott de la télévision d’État : « La TV donne des informations mensongères, la fissure entre la TV et les gens est de plus en plus importante. Ils ont menacé et insulté la plus importante réalisatrice du pays. C’est impardonnable. La Maison du cinéma a donc décidé de demander à tous ses membres d’arrêter toute collaboration avec la TV d’État pour dénoncer cet affront. Jusqu’à quand veulent-ils continuer dans ce mensonge ? », s’interroge le réalisateur Mojtaba Mirtahmasb.

« Nous sommes des prisonniers, des milliers de prisonniers »

Indignés par l’hypocrisie de leurs dirigeants, de nombreux artistes retirent également leur participation au festival iranien de Fajr, vitrine des arts de la République islamique d’Iran.

Parmi les célébrités qui ont décidé de boycotter le festival, les actrices Pegah Ahangarani et Sara Bahrami : « En signe d’empathie avec le peuple endeuillé d’Iran, cette année je ne serai présente à aucun festival de Fajr et n’y participerai ni comme artiste, ni comme membre de jury ou experte, ni même comme spectatrice d’aucune œuvre », écrit ainsi Sara Bahrami sur son compte Instagram.

Taraneh Alidoosti, actrice principale du film Le Client (2016) d’Asghar Farhadi, a également affirmé son soutien au mouvement de boycott : « Cela fait six ans que je ne vais pas au festival de Fajr, même pas en tant qu’invitée. Cette année sera la septième année. Je suis heureuse de voir qu’aujourd’hui, un nombre important de mes confrères voit le caractère propagandiste, non cinématographique et gouvernemental [de ce festival, ndlr] », a-t-elle précisé.

Plus tôt, toujours sur Instagram, l’actrice faisait référence aux derniers événements tragiques qui ont touché l’Iran – le crash et ses 176 victimes mais également les protestations réprimées du mois de novembre : « Nous ne sommes pas des citoyens, nous ne l’avons jamais été. Nous sommes des prisonniers, des milliers de prisonniers », écrivait-elle.

Les Iraniens applaudissent cette initiative. Nombre d’entre eux félicitent ainsi l’acteur et metteur en scène Mehdi Koushki, qui a annoncé sur Instagram sa décision de renoncer à la représentation de sa pièce prévue pour le festival : « Bravo », « merci à vous », commentent ainsi de nombreux Iraniens. « Cela est une énorme atteinte morale pour le régime qui utilise depuis des années les artistes pour sa propagande », se réjouit pour sa part Hamid Ashraf sur Twitter.

Un fossé entre les autorités et la population

Pour Mojtaba Mirtahmasb, ce mouvement est une manière pour les artistes de dénoncer la distance entre la population et les politiques : « Les responsables politiques veulent faire comme s’il ne s’était rien passé. Nous montrons que nous ne sommes pas d’accord », explique-t-il. Pour lui, le mensonge des autorités pendant trois jours, « sans aucune excuse ou affection », a entrainé une « détresse nationale ». « Le plus important pour moi, c’est que nos responsables comprennent que les Iraniens ne sont ni des espions, ni des étrangers. C’est une population qui ne veut pas de mensonges, simplement la paix. »

En plus des acteurs et des comédiens, les photographes et les graphistes prennent également part au boycott. Ainsi le photographe Kiarang Alaei annonce le retrait du jury photo de la 12e édition du festival des arts visuels de Fajr. Même démarche du côté des graphistes : « Dans la situation actuelle, nous n’avons ni la force de continuer, ni l’intention de nous taire », écrit le graphiste Mehdi Fatehi.

L’agence de presse iranienne Isna a d'ores et déjà annoncé, mercredi 15 janvier, que la cérémonie d’inauguration du festival était annulée par respect et en mémoire des victimes des événements récents. À la place, les artistes pourront participer à une mission de solidarité auprès des victimes des inondations qui touchent la province du Sistan-Baloutchistan. Selon Mojtaba Mirtahmasb, le festival de Fajr aura néanmoins lieu : « Je crois qu’ils vont quand même l’organiser, ne serait-ce que pour montrer une bonne image, même s’il leur faudra faire des arrangements pour cela. »

Opposition de certains artistes

Certains artistes se sont néanmoins opposés à tout boycott, à l’instar de Shahab Hosseini, lauréat du prix de l’interprétation masculine au Festival de Cannes pour son rôle dans Le Client (2016), au côté de Taraneh Alidoosti. Populaire parmi la population iranienne, il a affirmé que cette initiative risque de « créer un fossé irréversible entre les acteurs d’une part et vis-à-vis de leur public d’autre part ». Pour Mojtaba Mirtahmasb, cela va au contraire « permettre de montrer quels sont les artistes qui sont du côté de la population, ceux qui sont avec le système et ceux qui ne se décident pas ».

Samedi 18 janvier, Massoud Hokmabadi a été arrêté à Mashhad. Le producteur de théâtre originaire de la ville sainte chiite avait encouragé le boycott du festival. Le député conservateur Nasrollah Pejmanfar a pour sa part affirmé, jeudi 16 janvier, que le Parlement prévoyait déjà d’interdire toute activité artistique au sein de la République islamique aux artistes qui ont soutenu le mouvement : « S’il est prévu qu’ils ne participent pas, il vaut mieux qu’ils ne participent jamais », a-t-il conclu.

Avec RFI