conakrytime

Retraites: le mouvement des avocats, révélateur du mal-être d'une profession

AFRIQUE & MONDE  /  13 Feb 2020

Les avocats français ont entamé lundi leur sixième semaine de grève. Un mouvement sans précédent dans le milieu, qui semble traduire un malaise profond chez les robes noires.

PUBLICITÉ

Des manifestations bien suivies, des procès renvoyés par centaine, des actions médiatiques comme ce haka des avocats de Seine-Saint-Denis ou encore des robes jetées au sol... « Inédite ». C’est le terme employé par Christiane Féral-Schuhl, la présidente du Conseil national des barreaux (CNB), pour qualifier la grève qui dure désormais depuis plus de cinq semaines et qui est suivie par les 164 barreaux de France. En 33 ans de carrière, Stéphane Maugendre, avocat au barreau de Bobigny, n’avait jamais vu un mouvement « aussi long, aussi intense et aussi général ».

En cause ? La réforme des retraites qui prévoit de faire entrer les avocats dans le régime universel, avec pour conséquences, selon le CNB, le doublement des cotisations de 14 à 28% pour ceux qui gagnent moins de 40 000 euros par an, et des pensions plus faibles. Ce projet, c’est « la gifle de trop », selon Christiane Féral-Schuhl, après des réformes successives de la justice qui ont laissé aux avocats le sentiment de ne pas avoir été écoutés.

« Cette grève a permis de mettre en lumière toute une catégorie d’avocats dont on ne parle jamais »

« Cette grève a permis de mettre en lumière toute une catégorie d’avocats dont on ne parle jamais, confirme Christiane Féral-Schuhl. D'habitude, on pense au costume trois-pièces, au tailleur super chic dans les beaux cabinets, ou à la grande affaire pénale. Et pour une fois, tout à coup, on a parlé des permanences pénales, de l’aide juridictionnelle, du droit de proximité, de l’accès à la justice... »

Précarité, disparités, discriminations… Ce ne sont pas les termes qui viennent en premier à l’esprit quand on pense au métier d’avocat, ce justicier drapé du prestige de sa robe. Ils reviennent pourtant souvent dans la bouche de ces professionnels de loi pas vraiment habitués à battre le pavé pour se défendre. D’une certaine façon, ce mouvement semble avoir agi comme le révélateur du mal-être profond d’une profession.

« Désenchantement »

Marion Couffignal, présidente de l’Union des jeunes avocats (UJA) de Paris et neuf ans de barreau derrière elle, parle d’un « climat de désenchantement ». « Il y a clairement un décalage entre la réalité et ce qu’on fantasme pendant les études », souligne-t-elle.

Pourtant, la robe fait toujours des envieux. En 25 ans, les effectifs ont plus que doublé pour dépasser les 68 000 avocats inscrits au barreau en 2019, plus de 40% exerçant à Paris. Une croissance qui va de pair avec de grosses disparités. Les cabinets individuels, qui représentent 50% des structures, génèrent seulement 7% des revenus, quand les plus grands cabinets concentrent 41% des revenus et ne représentent que 3% des avocats, rapportait le quotidienLes Echos.

Des avocats manifestent contre le projet de réforme des retraites le 3 février 2020, à Paris. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
Des avocats manifestent contre le projet de réforme des retraites le 3 février 2020, à Paris. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP
Après sept ans de collaborations dans de grands cabinets d’affaires internationaux, Justine* envisage de changer de voie. Pour elle, « le malaise est global. Les seuls avocats qui ne sont pas mal, je pense, ce sont les associés indéboulonnables des gros cabinets qui gagnent des fortunes et sur qui la réforme n’a aucun impact. » De quoi créer des frustrations.

Un statut précaire

Le revenu médian de 43 000 euros, avancé par le Conseil national du barreau, cache en effet de grandes disparités. Même si elle considère qu’elle bénéficie de revenus confortables, l’avocate ne cache pas sa « désillusion », notamment quant à son statut « libéral ». « À la fin de mes études, je pensais que j’allais à la fois faire un métier intéressant intellectuellement et être indépendante. Or, quand je suis arrivée en collaboration, je n’avais aucune indépendance, il y avait un lien de subordination avec mon cabinet et j’avais tous les désavantages de la profession libérale : beaucoup de paperasses et de comptabilité à assurer, et pas de liberté, il faut arriver tôt et repartir tard, sinon c’est mal vu, et les objectifs de facturations sont tels qu’ils ne me permettent pas d’avoir des clients personnels. » Sans compter que ce statut n’offre aucune protection. « Je peux être remerciée du jour au lendemain, et il n’y a pas de chômage pour les indépendants », rappelle-t-elle.

Un « sentiment de précarité » que décrit également Marion Couffignal. En cas d’aléa de la vie, de maladie ou même de maternité, « on n'a pas de parachute ; on doit s'assurer en prenant des assurances privées ».

Parmi les raisons du malaise, certains avocats n’hésitent pas à dénoncer aussi un système favorisant la reproduction sociale avec des profils homogènes souvent issus des mêmes facs parisiennes et des mêmes milieux. Ainsi que les discriminations qui n’épargnent pas le milieu. En dépit d’une féminisation galopante du métier (56,4% des avocats étaient des femmes en 2019), les inégalités restent criantes, selon Justine*. « Les femmes sont certes bien représentées dans les équipes, mais comme simples collaboratrices ; les associés restent majoritairement masculins », déplore-t-elle.

Quand certains abandonnent la robe

Face à ces conditions difficiles et à ce qui s’apparente à un « plafond de verre », certains abandonnent. Dans un rapport intitulé « L’avenir de la profession d’avocat » et remis au ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas en 2017, l’avocat Kami Haeri notait que 30% des avocats ayant prêté serment en 1996 n’étaient plus en activité en 2016. Avec des différences importantes là aussi : les femmes sont plus nombreuses et plus rapides à lâcher la robe.

Sandrine*, spécialisée dans la propriété intellectuelle, a sauté le pas. Il y a peu, elle est devenue juriste en entreprise. « J’aspirais à avoir un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle, et ce n’est pas possible avec ce métier, surtout pour les femmes. » Elle s’était donné cinq ans avant d’opérer un changement de voie. Et c’est finalement au bout de huit années passées « la tête dans le guidon » qu’elle s’est décidée. Non sans avoir « craqué ». Pression constante, présence minimum exigée 13 heures par jour, incitation à travailler le week-end et en vacances.... « Dans mon dernier cabinet, deux collaboratrices ont fait un burn-out », raconte-t-elle.

De son côté, Moad Nefati se souvient de sa surprise en consultant le trombinoscope en ligne de certains gros cabinets de la place parisienne auxquels il souhaitait envoyer son CV de jeune avocat. « Parfois, c’est encore le Moyen-Âge, dénonce l'avocat : pas un Noir, pas un Maghrébin ? C’est hallucinant si peu de diversité dans une ville comme Paris. »

Une vision du métier à défendre

Après un début de carrière comme collaborateur, Mehdi* a lui décidé d'ouvrir son cabinet. Mais après quatre ans passés à ne pas compter ses heures, sa situation demeure fragile. Une fois ôtés de ses honoraires la TVA, les 50% de charges diverses (cotisation à l’Urssaf, à l’Ordre, retraite, prévoyance, mutuelle, etc.) et les frais de structure – au premier rang desquels le loyer d’un bureau parisien –, il lui reste un revenu certes « raisonnable », mais bien loin de l’image de l’avocat nanti.

À terme, il craint de ne plus pouvoir exercer son métier en accord avec son serment et de ne plus pouvoir assurer des affaires « qui ne rapportent pas d’argent ». En précarisant une partie de la profession déjà fragile, expliquent ces avocats, c'est l'accès à la justice qu'on risque de dégrader. Et les justiciables les plus vulnérables qui en pâtiront. Ceux qui bénéficient de l’aide juridictionnelle par exemple. Rémunérée autour de 200 euros pour une affaire parfois complexe, qui peut nécessiter de se déplace en prison, puis au tribunal, etc., cette assistance permet aux justiciables les plus modestes d’avoir accès à un avocat.

« En Seine-Saint-Denis, 30% des avocats gagnent moins de 20 000 euros nets par an. Si leur cotisation retraite double et qu’ils doivent encore sortir 3 000 euros de plus, imaginez le niveau de vie qu’ils vont avoir ! détaille Stéphane Maugendre. Mais ce sont justement ces cabinets-là qui font de l’aide juridictionnelle, explique-t-il. Impossible donc pour eux de répercuter cette hausse sur leurs clients. « Donc soit cela va mettre en péril ces petits cabinets, selon lui. Soit, ils ne rempliront plus leur mission. Sauf qu’en Seine-Saint-Denis, rappelle-t-il, 70% des justiciables sont éligibles à l'AJ. » De quoi redouter alors l’émergence de « déserts judiciaires » comme il existe déjà des « déserts médicaux ».

C'est donc aussi une certaine idée de la justice que défendent ces avocats. « Notre mot d'ordre : unité et fermeté », prévient la présidente de l'Union des jeunes avocats de Paris.

*Les noms ont été modifiés

Avec RFI