conakrytime

Les Cubains s’approprient les réseaux sociaux

AFRIQUE & MONDE  /  19 Nov 2020

À Cuba, les réseaux sociaux deviennent un nouveau champ de bataille politique. Les Cubains n’ont accès à internet sur leur portable que depuis 2018 et le gouvernement ne s’attendait sans doute pas à cette vague de critiques et à l’exposition aux yeux du monde de ses dérives autoritaires. Sur les réseaux sociaux, des milliers de Cubains connectés se prononcent désormais contre la Révolution et l’État semble totalement dépassé par cette liberté d’expression virtuelle.

De notre correspondante à La Havane,

« Nous n’avons pas de liberté et pas le droit de penser différemment, le Parti communiste cubain décide de tout », commente Aguacate_cubano sur Twitter, en répondant directement à un tweet du président Miguel Diaz-Canel. S’adresser ainsi à un dirigeant cubain et critiquer les politiques du gouvernement est désormais possible sur ce nouveau champ de bataille politique que sont les réseaux sociaux. Cette personne s’exprime derrière un profil anonyme, mais d’autres parlent à visage découvert, ce qui n’est pas sans conséquence.

Des critiques contre l’État sur les réseaux sociaux
Le médecin Alexander Pupo Casas est bientôt diplômé en neurochirurgie. Mais sa carrière a pris un tout autre tournant depuis septembre dernier. Fréquemment, il commente et poste sur Facebook son avis sur les problèmes économiques de l’île et le manque de liberté. Et le 24 septembre, il écrit : « Jusqu’à quand devrons nous supporter les lois qui violent notre Constitution et nos droits humains ». Une publication qui lui a valu de perdre son logement, sa bourse pour terminer sa spécialité de médecine et son poste à l’hôpital de Holguín. Convoqué par le ministère de la Santé, Alexander Pupo Casas s’est vu vivement conseillé d’arrêter ses commentaires sur les réseaux. « Je comprends les personnes qui masquent leur identité, je le comprends et encore plus aujourd’hui parce que je sais réellement à quel point il est difficile de se confronter à l’État. Quand j’ai commencé à publier sur les réseaux sociaux, je savais que j’allais m’exposer à des représailles. Mais je ne les imaginais pas de cette ampleur » insiste le médecin. « Je m’attendais à ce qu’on m’appelle ou qu’on essaye de me convaincre que ce que j’écris, ce n’est pas bien, mais jamais je n’aurai pu imaginer qu’on m’expulse de mon logement, qu’on me calomnie sur les réseaux sociaux ou qu’on essayerait de m’arrêter comme l’ont fait la sécurité de l’État et le Parti » souligne-t-il.

Alexander Pupo Casas est désormais considéré comme un dissident et selon lui, aucun retour en arrière n’est désormais possible. Si aucun hôpital de l’île n’accepte de le faire travailler comme c’est le cas actuellement, il pensera alors à l’exil.

Ce médecin est devenu un symbole de l’émergence de cette opposition politique à Cuba, née sur les réseaux sociaux. « Je crois que les réseaux sociaux sont devenus une arme contre l’État dont dispose le Cubain moyen qui souffre quotidiennement des outrages » fait-il remarquer. « Je crois que l’État n’avait pas prévu cela quand ils ont donné accès à Internet à Cuba ».

Une liberté d’expression sur la toile
Après plus de 60 ans de Révolution et une liberté d’expression plus que restreinte, internet change donc la donne à Cuba.

Comme ce médecin, de plus en plus de fonctionnaires ou de journalistes des organes de presse du Parti, des voix officielles de l’État se lèvent et critiquent le gouvernement sur la toile.

C’est ce qu’observe Yoani Sanchez, qui a été l’une des premières à se saisir des réseaux sociaux pour s’exprimer à travers son blog 14ymedio. « Nous observons la façon dont le spectre de la critique se déplace. Ces gens qui jusqu’à présent ne se prononçaient pas, ne critiquaient pas, ne dénonçaient pas le pouvoir, commencent à le faire. C’est un symptôme de la situation du pays : la dissidence devient virale sur les réseaux ! »

Face à cette liberté d’expression retrouvée sur les réseaux sociaux, les autorités cubaines se défendent et s’essayent à des contre-attaques par la censure et par des centaines de faux profils, qu’on appelle ici les « ciberclaria ».

Jancel Moreno est Youtuber et activiste. Il est accusé de plusieurs délits, dont propagande ennemie et irrévérence. Régulièrement, il reçoit de nombreux commentaires et messages haineux de ces faux-profil, qui le menacent également de publier des photos intimes s’il ne se tait pas. « Ils ont une armée virtuelle pour combattre les activistes et nous discréditer » dénonce-t-il. « C’est une armée faite pour ça, mais ma réponse face à cela, c’est quoi ? La peur ? Non, allez-y, publiez les photos ! » assure-t-il. « Le fait qu’ils publient mes photos intimes ou qu’ils menacent de le faire ne me fera pas taire, au contraire, cela provoquera une vague de solidarité et cela confirme ainsi le fait que je suis sur le bon chemin ! »

Sur les réseaux sociaux, cette nouvelle génération est persuadée qu’elle contribue au changement à Cuba, mais encore faut-il accéder à internet. Car il arrive que l’entreprise d’État des télécommunications coupe tout simplement le réseau et bloque les accès à certaines applications.

Avec RFI